Le PBP 2007 de Gilles GAUBERT

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11 octobre 2007 : voici le récit du PBP de Gilles.
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42 nationalités différentes sont présentes au depart du PBP 2007

Médaille du Paris Brest Paris - le temps est gravé sur la médaille

Brevets des 200 + 300 + 400 + 600 réalisés la même année = médaille de Super Randonneur

Médaille des 600 km

Médaille des 400 km

Médaille des 300 km

Médaille des 200 km

La fameuse pâtisserie « Le Paris Brest » en forme de roue de vélo

 
Voici le récit de Gilles "Cycliste au long cours"

Prélude
C’est parti !
Quel bolide !
A chaque jour suffit sa peine
Au fait tu es en voiture ou en vélo ?
La cérémonie du tampon
La marchande de sable et la fée Viviane
Derrière un volant, le quotient intellectuel est soudainement divisé par trois
Les fourmis attaquent
Voyage au bout de la nuit
Il va maintenant falloir redescendre sur terre


Prélude

Lundi 20 août 2007

Ce n’est pas sans émotion que je me réveille ce lundi 20 août 2007, jour du départ du Paris Brest Paris cru 2007. Seize années se sont écoulées depuis l’édition du centenaire, bouclé en 74h15, où je m’étais promis de me remettre en selle en 2007, pour mes 50 ans et avec pour objectif d’améliorer ce temps. Le PBP 1991 avait été marqué par un fort vent de face sur la route du retour, par une météo splendide et chaude, une superbe ambiance tout le long du parcours avec des spectateurs présents dans tous les villages traversés, même la nuit, et un nombre élevé d’abandons. Pour améliorer ma première performance je table sur le fait que je me suis bonifié avec l’âge (et ce n’est qu’un début), sur une alimentation diététique et sérieuse, sur un vélo plus performant et sans garde boue (obligatoire en 1991), sur une météo plus favorable (j’ai commandé un vent d’est léger à l’aller et un fort vent d’ouest au retour) et enfin sur mon coach favori – Gervaise ma femme – qui assurera mon assistance pour moi tout seul.

Avant de continuer, je pense qu’un petit rappel nécessaire pour tous les non spécialistes des épreuves d’ultra endurance. Le Paris Brest Paris est maintenant couru tous les quatre ans et n’est pas une course, même si l’idée de performance est présente chez beaucoup de participants. La première victoire (mais aussi grande performance) est de terminer, et pour beaucoup de cyclos peu importe le temps, pourvu que le temps limite d’homologation ne soit pas dépassé. Les routes sont ouvertes à la circulation et nous devons respecter le code de la route de jour comme de nuit. En effet nous roulons la nuit (les nuits) et il convient de ne dormir qu’un minimum, voir pas du tout pour les champions. La route est balisée et des points de contrôle et de ravitaillement sont répartis sur tout le parcours. Il existe aussi des contrôles secrets. L’assistance individuelle n’est autorisée que dans un périmètre de plus ou moins deux ou trois kilomètres des points de contrôle officiels. Les véhicules d’assistance doivent être déclaré et se voient remettre des autocollants distinctifs. Ils n’ont pas le droit d’emprunter le même parcours que les cyclistes, un parcours bis est conseillé. Toute infraction peut faire l’objet d’une pénalité de deux heures (cumulables). Comme à chaque édition plusieurs départs sont organisés. Le premier (en trois vagues) est celui de vingt heures, celui des cracks ; en effet pour ceux-ci le temps limite est de 80 heures. Puis à vingt et une heures trente le même jour (en 6 vagues) a lieu celui des 90 heures maxi. Les tandems, triplettes, tricycles et vélos spéciaux sont de ce départ. Enfin le mardi, très tôt le matin, partent les « 84 heures ».

Cette année j’ai choisi le départ en fin de journée, pour partir en pleine forme et parfaitement reposé. J’ai complété ma pleine nuit de sommeil par une sieste en début d’après midi, en sachant que je ne retrouverai mon lit que le jeudi... En 1991 je parti à 5 heures du matin et la nuit précédente fut très courte, et agitée. Je me réveillai toutes les 20 minutes de peur de louper la sonnerie du réveil et le départ - d’où le changement de tactique.

La météo n’est pas bonne, les conditions sont instables, le temps est difficile à prévoir avec certitude mais plus on se rapproche de l’heure H et plus les météorologues doivent abandonner leur optimisme forcé pour avouer que la météo d’octobre s’invite fin août.

Je n’y crois pas car j’ai confiance en ma bonne étoile, mais prudent je remplis un sac de mes habits cyclistes d’hiver.

Puis après un dernier coup d‘œil à la météo sur l’ordinateur et par la fenêtre (double windows) je revêts avec l’attention d’un matador mon costume de cycliste, qui une fois la chasuble en place sera un véritable habit de lumière.

Nous arrivons à Saint-Quentin vers 19 heures et je ne suis pas le premier. Mais je souhaite ne pas partir trop vite et le fait de me retrouver dans la troisième vague (des craks cependant !) me convient. Les plaques de cadre, le carnet de route, la carte magnétique et la médaille de super randonneur (série des brevets 200, 300, 400 et 600 km effectués la même année) nous ont été remis la veille. Il suffit maintenant de pénétrer sur le stade des Droits de l’Homme, après s’être frayé un passage au milieu de la cohue des échassiers et des cyclistes déjà nombreux à attendre le départ de 21h, puis de prendre sa place dans une des files d’attentes pour l’enregistrement avant le départ. L’appréhension se fait sentir chez de nombreux concurrents, mais la bonne humeur, le plaisir d’y être enfin, et les plaisanteries, permettent d’évacuer le stress et d’apprécier pleinement les derniers instants avant le départ.

C’est parti !

La première étape de 140 km nous emmène de Saint-Quentin-en-Yvelines (78) à Mortagne-au-Perche (km 140). Le dénivelé positif est de 1 266 m.

Des amis, Pierre Guillée et Cosimi Corleto, Cyrille mon fils et Gervaise m’apporte dans le sas du départ les derniers encouragements – mince plus moyen de faire demi-tour ! Il va vraiment falloir y aller.

A 20 heures le premier coup de pistolet retenti et la première vague s’élance, la deuxième vague suit 15 minutes plus tard. Bien que le temps soit couvert, il ne pleut pas et la température reste agréable. Il est temps d’allumer les lumières, de se concentrer, de bien garder à l’esprit d’être très prudent et de ne pas partir trop vite. Le troisième coup de pistolet est le bon, aaahr, la troisième vague s’élance : alea jacta est !

Grisé par l’événement et les encouragements de la foule, nous roulons très rapidement à 30/40 km/h. Le parcours est piégeux. Nous avons droit à toute la panoplie sadique et imaginative des aménageurs de routes : virages serrés, rétrécissements de chaussées, gendarmes couchés, carrefours giratoires, pavés, terres pleins centraux… Heureusement des motocyclistes de l’organisation sécurisent le parcours et tiennent nos prédateurs à 4 roues éloignés ! Les cris des cyclistes soucieux de la bonne santé de l’espèce fusent. Attention ici, et là, et la la la. Oyez, braves cyclistes. Des panneaux danger nous signalent les plus beaux pièges, que nous apprécions en esthètes, et les spectateurs nous avertissent aussi. Mais quelle frustration, cela va de plus en plus vite et nous avons à peine le temps d’apprécier la maligne intelligence responsable de tous ces chausse-trappes.

Km 10 : Devant des cris retentissent « Attention chute ! ». La bonne route implique de sortir de la belle avenue sur laquelle nous sommes lancé à fond pour tourner à droite ; mais de nombreux cyclistes ont tirés tout droit et malheureusement certains en négociant un virage sur l’aile – pas question de perdre 10 secondes – se sont fait percutés par d’autres tenants du tout droit !  Vous suivez ? Si vous êtes déjà essoufflés, je ne vous vois pas m’accompagner jusqu’à Brest.

Une bonne vingtaine – mais je n’ai pas compté - de cyclistes se retrouvent sur l’asphalte. Certains remontent rapidement sur leurs montures mais je crains que pour d’autres – totalement hagards à coté de leurs machines - le PBP 2007 ne s’arrête là. Casque bas aux intrépides.

Je redouble de prudence, me fait doubler, me moque de prendre le vent – très peu pour moi les éventails qui vous emmènent au milieu de chaussée – m’auto (oh le vilain mot) félicite lorsque je vois encore, puis encore d’autres cyclistes à terre, évite les gourdes, éclairages et objets divers qui ne manquent pas de joncher le sol - gare aux objets mal arrimés ! Mais il n’y en a quand même pas trop : ils se sont bien préparés les copains.

Une fois la banlieue dépassée, la nuit noire nous tombe dessus ; le sentiment d’entrer dans le vif du sujet nous étreint. Nous sommes maintenant seuls sur les routes. Même la lune semble nous avoir abandonné. Le temps quasiment toujours couvert et la lune dans son premier croissant se conjugueront pour nous offrir de belles obscurités pendant tout le PBP.

Quel bolide !

Mardi 21 août 2007

Les jambes continuent de tourner toutes seules. Que cette sensation est agréable même si l’on sait que cela ne durera pas. De petits pelotons permettent de maintenir une belle moyenne. En rapport aux pépins physiques de ce ces derniers mois, je suis très attentif aux premiers signaux envoyés par mon corps ; mais tout répond parfaitement, genoux, épaules, mollet gauche… tout est OK. Mais je m’arrête là, sinon vous allez croire que je ne suis pas bien portant !

L’étape 2 de 82 km va de Mortagne-au-Perche à Villaines-la-Juhel (km 222). Le dénivelé positif est de 789 m.

J’arrive à Mortagne-au-Perche en avance sur mon programme, pointe rapidement, remplit mes gourdes de poudre de perlimpinpin (hydrixir + malto d’Overstim), enfile ma veste GoreTex et repart…seul. Mon plan était de rouler en peloton, bien à l’abri du vent, jusqu’à Brest puis de profiter d’un fort zéphyr d’ouest (presque un pléonasme) sur le chemin du retour. En fait à partir de Mortagne je ne roulerai plus qu’épisodiquement avec d’autres coureurs ou de mini pelotons, car je n’en trouverai pas dont la cadence me convienne. Mais en vrai triathlète, adepte de l’effort solitaire, cela n’est finalement pas pour me déplaire.

Des engins bizarres me doublent. Je retiens particulièrement deux superbes tricycles néerlandais carénés et superbement profilés. Sur le plat et dans les descentes ils font merveilles, mais l’allure et plus laborieuse dans les cotes. Ils me doublent dans les descentes mais je les repasse dans les bosses. Et puis il y les « pompeurs », deux cyclistes allemands assis dos à dos sur un « vélo » (il y a deux roues) et qui pompent pour avancer ; en fait le mouvement s’apparente à celui des rameurs mais la chose la plus surprenante est que l’engin avance (et pas un coup dans un sens, un coup dans l’autre) et vite (puisqu’il me double) - « Rame, rame. Rameurs, ramez. » et bonne chance ! 

Mon premier rendez-vous avec Gervaise est prévu pour Villaines-la-Juhel mais je m’aperçois que j’avance trop vite. Je lui envoie un SMS pour la prévenir de m’attendre à Fougères. Elle me répond « Quel bolide! Super suis partie a 5h serai a fougeres bisous ». Quel bolide ! Je suis très fier et appuie de plus belle sur les pédales, en pensant que ce n’est pas une sinécure d’assister un bolide.

A chaque jour suffit sa peine

L’étape 3 de 88.5 km va de Villaines-la-Juhel à Fougères (km 310). Le dénivelé positif est de 804 m.

L’arrêt à Villaines est un peu plus long que le précédent. Tout va bien mais la fatigue se fait un peu sentir. Aussi je prends le temps de manger tranquillement deux de mes sandwichs (plus pour le bien être moral que physique car ma poudre magique seule suffirait comme alimentation), un photographe immortalise la scène (je retrouverai le cliché sur le site du contrôle de Villaines-La-Juhel) et je repars dans la nuit.

Le vent est orienté nord avec une petite composante ouest, juste ce qu’il faut pour le rendre défavorable, voire très défavorable. Lui aussi est en pleine forme, et il aura à cœur de nous montrer pendant tout le voyage qu’il a du souffle.

Mais la ballade continue. L’objectif est maintenant d’atteindre Fougères et de sortir de la nuit. Pour progresser en gardant le moral il convient de se donner des objectifs réalistes. C’est un peu « A chaque jour suffit sa peine » (Nouveau Testament - Matthieu, 6:34). Loin de moi bien sûr l’idée d’assimiler le PBP à un chemin de croix, et puis je ne suis que dans ma première nuit et il est un peu tôt pour sombrer – surtout qu’il ne pleut pas encore - dans le mysticisme.

Un problème majeur du cycliste des longues distances est l’assise (que ces choses sont dites élégamment) ; mais là aussi tout va bien et c’est sans aucune appréhension particulière que j’arrive à Fougères où Gervaise m’attend.

L’étape 4 de 54 km va de Fougères – Tinténiac (km 364.5). Le dénivelé positif est de 367 m.

Après avoir pointé, je suis Gervaise jusqu’à la voiture. Je trouve qu’elle est garée un peu loin, lui fait remarquer de façon peu agréable – 307 km ne rendrait donc pas aimable ? – et… me fait engueuler ! Finalement les choses n’ont pas changé depuis la dernière fois ; en 1991 j’appelais régulièrement des cabines téléphoniques que je trouvais sur mon passage (eh oui les portables n’existaient pas encore) et invariablement je me faisais enguirlander sur le thème « Pendant que toi tu t’amuses, moi je fais tout ! Je m’occupe des enfants, je travaille, etc etc », alors que j’aurais tant voulu me faire plaindre « Alors Chéri, ce n’est pas trop dur ? T’ai-je laissé suffisamment t’entraîner ? T’inquiète pas quand tu rentreras tu n’aura rien à faire pendant 6 mois… ».

Il m’a fallu 16 ans pour décider Gervaise à m’accompagner, ce n’est donc pas pour la perdre au premier contrôle. Je vais donc faire un effort « Pardon Coach », mais rien n’y fera et elle se baptisera « Esclave ». Ah, la propension des femmes à exagérer. Et pourtant je fais le Nicolas et lui promet beaucoup, d’être son coach - pardon son esclave - lors du prochain PBP, un nouveau vélo, un voyage à Hawaï un de ces prochains jours…, mais non rien n’y fait.

Malgré tout rasséréné, et après avoir passé la commande pour les repas des prochaines étapes (rôti de porc, poulet, chips, yop, chocolat froid, chocolat au lait avec des noisettes – rien que du diététique) je repars dans le vent.

Une petite pluie fait son apparition. Jusqu’à maintenant j’ai eu la chance de rouler au sec contrairement à ceux partis après moi, mais cela va changer. La pluie est maintenant là pour de longues heures. La pluie s’intensifie et bientôt c’est le déluge ; la température fraîchie. J’aime la pluie, mais pourtant ce temps me contrarie car il ne facilite pas la progression, et la moyenne ne peut que souffrir. Nous sommes tous logés à la même enseigne mais mon véritable concurrent est le Gilles de 91, et il avait eu, lui, un temps magnifique pendant toute l’épreuve.

C’est imbibé d’eau que je retrouve Gervaise à Tinténiac.

Au fait tu es en voiture ou en vélo ?

L’étape 5 de 85 km va de Tinténiac – Loudéac (km 449.5). Le dénivelé positif est de 806 m.

Gervaise me plaint mais moi je fais le brave. Je me dispute (gentiment) avec un cycliste méridional qui me soutient préférer le vent à la pluie, que cela est moins gênant ; je suis d’un avis opposé. Du coup Dame Nature, ne voulant fâcher ni l’un ni l’autre, nous gratifiera généreusement de vent et de pluie.

Etape aquatique que celle-là : il pleut sans discontinuer. Le parcours est difficile, la route monte et descend sans cesse, le revêtement est de mauvaise qualité et ne « rend » pas. Il faut vraiment appuyer sur les pédales, même dans les descentes, pour avancer. Le vent est défavorable et il ne fait plus très chaud. Je finis par enlever mes lunettes, l’eau et la buée conjuguées me donnent un univers Hamiltonien, malheureusement sans les naïades. A Illifaut (km 412) nous passons à moins de 20 km de la forêt de Brocéliande et des terres de la légende arthurienne. Chevaliers des temps modernes nous sommes également lancés à la quête du Graal, de notre Graal. Cependant la fée Viviane ne me rendra visite que plus tard…

Mi cycliste, mi poisson je rallie enfin la ville étape. Les supporters peuvent envoyer via le site « .tv » du PBP des messages qui sont affichés sur des tableaux lors des contrôles. A Loudéac, Sylvie et Patrice me font le plaisir de ce premier message : « COURAGE AU 607 Au fait tu es en voiture ou en vélo ? Allez Brest est en vue plus que quelques coups de pédales et tu retrouveras la tour Eiffel ! Bisous ». Il est vrai que mon dossard est le 607, comme ma voiture d’accompagnement, mais cela n’est que le fruit du hasard.

Je me change entièrement, m’enduis de pommade, me restaure, remplit mes bidons d’eau et de poudre de Merlinpinpin, n’oublie pas le coup de Téflon sur la chaîne et m’élance pour Carhaix, dernier contrôle avant Brest.

L’étape 6 de 76 km va de Loudéac à Carhaix (km 525.5). Le dénivelé positif est de 767m.

Le profil du parcours du PBP semble avoir été tracé par un sismographe lors de secousses terrestres. Sur un tel parcours on est toujours à la tache et les moments de repos sont très rares. Les 10 000 m de dénivelé positifs le rendent terriblement exigeant. Chaque étape prise séparément est difficile, alors bonjour l’addition !

Et puis après Loudéac il faut de nouveau s’arrêter : contrôle secret ! Encore des poignées de minutes qui s’évaporent, un exploit par le temps qu’il fait et la pluie qui n’arrête pas.

Un peu avant Carhaix je croise le peloton de tête déjà sur le chemin du retour. Ils sont une vingtaine dans une file indienne impeccable. Une bonne entente semble régnée dans ce groupe qu’aucune caravane publicitaire, ou escorte de motos n’accompagne. Les règles sont les mêmes du premier au dernier. Les cyclistes qui composent ce groupe sont de véritables champions, qui ont dû s’imposer des entraînements draconiens. Et pourtant leur récompense sera la même que ceux qui boucleront l’épreuve en 90 heures : le plaisir de finir, de s’être surpasser et de recevoir une belle médaille.

Ce groupe a fait le trou, et derrière il n’y a que quelques très rares cyclistes, isolés, qui ne sont pas parvenu à suivre la cadence et qui me paraissent un peu démoralisés.

Je rejoins Carhaix-Plouguer avant la nuit. Ouf Gervaise est là ! Et même de plus en plus près du point de contrôle. Je me prépare pour la seconde nuit.

Je prends soin d’emmener mes petits sachets déjà dosés d’Overstim, des barres énergiques, des tubes sous forme de gel « endurance » et « coup de fouet » pour les coups de barre éventuels. Je me couvre encore un peu plus avec des sur-chaussures et un tour de cou. Pour le haut je porte une veste thermique et un Gore Tex fer à cheval, celui offert par Michel pour mes 40 ans !

J’ai prévu de me reposer à Carhaix, mais sur la route du retour simplement. Gervaise va dormir à Rostrenen, situé à 20 km de Carhaix, où nous avons réservé une chambre pour la nuit. Sa prochaine mission est aussi de me trouver un coin calme demain pour planter le lit de camp.

Nous nous souhaitons bonne nuit : « Dors bien », « T’endors pas » ; et c’est reparti.

La cérémonie du tampon

L’étape 7 de 89 km va de Carhaix à Brest (km 614.5). Le dénivelé positif est de 982 m.

Une vision amusante dans un pressing de Carhaix, un cycliste qui n’a conservé que son cuissard, bretelles baissées, attend assis que ses vêtements sèchent – pas bête quand on n’a pas d’assistance.

La nuit noire est vite tombée, je traverse Huelgoat, terre de mystères et de fées, et après une quinzaine de kilomètres, entame l’ascension qui nous mène au sommet du PBP, le Roc'h Trevezel avec ses 384 m dans les Monts d'Arrée. La route est toute droite et c’est avec un petit braquet que j’arrive au sommet. C’est difficile pour tout le monde et nous ne sommes pas encore à la moitié de l’épreuve. Mais je m’accroche, pas question de faiblir ou de faire des pauses. Mon objectif est d’arriver à Brest en moins de 30 heures et plus je regarde ma nouvelle montre Ironman (ma montre fétiche), plus je m’aperçois qu’il ne faut pas flâner.

Parfois je suis un peu inquiet au sujet de la route. Comme je roule seul il m’arrive de ne plus voir du tout d’autres cyclistes. Et au bout de 5 ou 10 minutes, même si je suis est sûr et certain d’être sur le bon parcours, l’angoisse grandie. Le PBP est bien balisé ; des panneaux réflectorisés avec des corps de flèches roses sur fond jaune pour l’aller et des corps de flèches bleues sur fond orange au retour, sont placés à tous les endroits importants. De jour cela ne pose pas de problèmes, mais de nuit, sous la pluie, avec pour seule lumière celle de notre éclairage, cela est beaucoup plus sportif. D’ailleurs beaucoup se tromperont et s’ajouteront des kilomètres supplémentaires. Je souhaite éviter cela à tout prix et j’aborde toutes les intersections avec la plus grande vigilance, préférant même parfois m’arrêter pour attendre un autre cycliste. Des motocyclistes de l’organisation arpentent aussi la route et il est très réconfortant d’en voir passer.

Un peu avant Brest j’intègre un petit groupe et cela me permet de rejoindre le contrôle sans autre souci, en un peu moins de 30 heures. Mais Brest se mérite et jusqu’au contrôle, la route monte, descend, remonte, descend, tourne, virevolte… de quoi attraper le mal de mer « mille millions de mille sabords de tonnerre de Brest ».

Comme beaucoup d’autres contrôles c’est dans un gymnase que le demi-tour et la cérémonie du tampon ont lieu.

En 1991 nous tournions autour d’un cône plastique de signalisation de chantier, cela m’avait déçu. Une belle statue, avec des formes généreuses, le bras droit tendu avec l’index pointant vers Paris et le bras gauche tenant le livre de l’épopée du Paris Brest Paris, m’aurait semblé avoir une autre allure.

Mais revenons en 2007, dans le gymnase surchauffé, c’est le vacarme, le son de milliers de bombardes et de binious retentit, des danseurs traditionnels bretons et celtes occupent plusieurs estrades, des « Gwenn Ha Du » (le drapeau adopté en 1929 par les Bretons) tapissent les murs avec des maillots géants de PBP 2007, et le cidre coule à flot…

Bon je rêve, pour tout cela il va falloir attendre 2011.

Mais même si les fastes sont absents, tous les bénévoles vous accueillent toujours avec un grand sourire et un petit mot gentil qui vous réchauffe le cœur – pour le reste du corps c’est plus difficile.

Les prévisions météo ne sont pas bonnes et des chiffres alarmant sur le nombre d’abandons nous sont communiqués. Beaucoup de cyclistes renoncent avant Brest dégoûtés et découragés par ce temps exécrable. Les averses à répétition, le vent, le froid sont de redoutables adversaires qui s’attaquent au physique et au mental. Rouler de nuit par beau temps est déjà un exercice difficile ; par ce temps là c’est un défi.

Séance poésie :

Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n'est plus pareil et tout est abîmé
C'est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n'est même plus l'orage
De fer d'acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l'eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien.

Mercredi 22 août 2007

L’étape 8 de 82.5 km va de Brest à Carhaix (km 697). Le dénivelé positif est de 1054 m.

Après la séance pommade, des rougeurs inquiétantes sont apparues au niveau de l’aine, la mise à niveau des réservoirs, c’est reparti pour « The Brest Tour » :

Ainsi font, font, font,
Les petits cyclistes,
Ainsi font, font, font
Trois p'tits tours
Et puis s'en vont

Avec 42 nationalités différentes et presque 60 % d’étrangers, je parle plus anglais que français lorsque de temps en temps je roule de concert avec d’autres cyclistes. Aussi je décide d’entamer les discussions directement en anglais. Au travers de ces entretiens je mesure également l’engouement que suscite cette belle épreuve centenaire au quatre coins du monde (voilà pourquoi il ne tourne pas rond).

L’ascension des Mont d'Arrée est aussi difficile qu’à l’aller et dure longtemps – une heure peut-être.

J’ai quelques violents coups de barre et je m’arrête deux ou trois fois pour absorber un gel « coup de fouet » et boire tranquillement.

C’est dur mais je tiens le coup et les heures défilent avec les kilomètres. La pluie a maintenant cessé et j’espère que cela va durer car la perspective de dormir dans la voiture ne m’enthousiasme guère.

La marchande de sable et la fée Viviane

L’étape 9 de 76 km va de Carhaix à Loudéac (km 773). Le dénivelé positif est de 795 m.

Je pointe à 7h02 à Carhaix puis je me dirige vers le petit chemin tranquille que Gervaise a déniché. Il ne pleut plus mais il y a beaucoup de vent et la température est fraîche. Je me change de nouveau complètement. Mes pieds m’effraient : ils sont tout blanc, cadavériques, la peau est complètement plissée… Brrr, je les remets vite fait dans de nouvelles chaussettes et choisi de les oublier bien vite. Je me barbouille de pommade, me restaure (l’intendance s’améliore, Gervaise a acheté une bouteille thermos), n’oublie pas la chaîne du vélo (bombe Téflon), enfile une cagoule thermique, place plusieurs épaisseurs de plaids sur le lit de camp et m’allonge dans le duvet que Gervaise recouvre de plusieurs couvertures. Il fait vraiment froid mais ainsi couvert, avec juste le bout du museau dehors, je suis super bien : heureusement que nous avions prévu large en vêtements et couvertures.

J’ai décidé de dormir deux heures et je demande à Gervaise de me donner le top départ. Je suis inquiet, comment fais-je être au réveil ? J’ai insisté pour que Gervaise me réveille après deux heures, montre en main, et ne m’accorde aucun sursis, aucune remise de peine. Vais-je être si désagréable pour pouvoir grignoter quelques minutes de rab, que Gervaise va me planter là sur le bord de la route avec mon lit de camp et peut-être même en embarquant mon vélo : « Ah, puisque tu veux dormir, fainéant, eh bien dors, mais moi je n’accompagne que les champions et ceux-ci ne flémardent pas au lit à 10 heures du matin ! ».

Pan le départ a été donné, je ferme les yeux – que je suis bien – et le monde disparaît. Gervaise est une vraie marchande de sable.

Quelques minutes plus tard, une voie douce me chuchote : «Voilà les deux heures se sont écoulées. ». J’ouvre les yeux et chose incroyable je suis en pleine forme, je me sens bien, non super bien ! Aucune douleur physique n’est là pour me contrarier, j’ai chaud et le moral est au plus haut. Je me lève sans difficultés, boit une petite tasse de café, enfile mes chaussures, ma veste Gore Tex et c’est reparti.

Gervaise est la fée Viviane et me voici certainement ensorcelé. On ne traverse pas donc pas impudemment ces territoires féeriques.

En ce début de journée le soleil fait même une apparition, que cela est agréable de sentir ses rayons pénétrés dans vos muscles. Vraiment j’ai la pêche. Je crois que je viens de vivre la plus belle sieste de ma vie. Je croise de nombreux concurrents et nous nous encourageons mutuellement. Beaucoup ont la mine défaite et avancent péniblement, le vent effectuant son travail de sape sans relâche. Eh oui le vent est légèrement favorable – pour la première fois ? Il est toujours orienté Nord, mais parfois Nord/Ouest, parfois Nord/Est. Ainsi ce vent, combiné aux changements de direction du parcours, sera parfois un allié sur le chemin du retour – pas souvent cependant.

Derrière un volant, le quotient intellectuel est soudainement divisé par trois

Lors de ces longues épreuves j’aime rouler en lâchant les mains du guidon. Mais la force de ce vent toujours présent m’empêchera, à de très rares exceptions, de le faire. Le bruit du vent finit aussi par être assourdissant et donner mal à la tête, il faudrait presque rouler avec des boules Quies.

Mais le soleil cède vite la place aux nuages qui s’empressent d’ouvrir les robinets puis les vannes.

Soudain dans une descente, le vélo part en guidonnage violent. Comme ci un bras de fourche ou plusieurs rayons venaient de casser. Oh là là, que se passe t’il ? Je m’arrête inquiet et examine mon vélo attentivement. Mais il n’y a rien de mécaniquement anormal. Probablement l’état de la route combiné à la fatigue ; même si à cet instant je pense être en pleine forme. Je prodigue quelques mots de réconfort à ma monture, et repart en méditant sur les aléas du métier de cycliste au long cours.

La navigation continue. Je pointe à 13h33 à Loudéac, à 18h05 à Tinténiac puis enfin à 20h59 à Fougères. Je retrouve Gervaise à chaque étape et l’organisation devenant de plus en plus efficace, je ne m’arrête qu’un minimum de temps. J’ai refait plusieurs fois les calculs dans ma tête et mon objectif est de terminer en 65 heures. Cela est possible mais il ne faut pas mollir et perdre trop de temps aux contrôles et certainement ne plus dormir.

L’étape 10 de 85 km va de Loudéac à Tinténiac (km 858). Le dénivelé positif est de 716 m.

Message reçu à Tinténiac de Sylvie et Patrice : «Gilles alias 607 - Ne t'inquiète pas, nous sommes de tout coeur avec toi bien au chaud et après une bonne sieste dans un super plumard ! Courage tu es presque arrivé ! Bisous »

Pédaler, pédaler et encore pédaler malgré les douleurs est une épreuve de volonté incroyable. Je classe la difficulté du PBP loin devant toutes les autres épreuves auxquelles j’ai participé, marathons, 100 km et Ironmans. Cette volonté qu’il faut déployer des jours durant est inimaginable pour le commun des mortels. Certaines expériences doivent être vécues pour pouvoir les mesurer exactement, l’imagination ne vous permet pas d’en saisir toute la dimension.

L’étape 11 de 54 km va de Tinténiac à Fougères (km 912.5). Le dénivelé positif est de 457 m.

A l’exception d’une partie près de Brest, le chemin du retour est quasiment le même que celui de l’aller. Et souvent j’ai l’impression de tourner en rond, que je me suis trompé, et que je « boucle » le parcours sans parvenir à en trouver la sortie. Certains brevets m’ont également amené sur ces routes et il faut vraiment regarder les panneaux à deux fois pour se persuader que l’on suit bien le bon itinéraire.

Où est le collègue Stéphane Théry ?

Nous sommes trois du club de triathlon de Fresnes à participer. Patrice Blavignac ne donne plus de signes de vie depuis le premier contrôle (abandon) et Stéphane est parti de Saint-Quentin 30 minutes avant moi. Mais depuis Brest nos chemins se croisent. A Tinténiac nous pointons à 4 minutes d’intervalle et à la même heure à Fougères : 20h59 !

Et nous ne nous verrons même pas. Et pourtant il n’y a pas foule aux contrôle et j’ouvre l’œil ; mais peut-être qu’après deux jours de vélos et deux heures de sommeil…

Message reçu à Fougères, de Sylvie et Patrice : « gilles alias 607 - Tu n'imagines pas le sport que tu me fait faire le Paris-Brest-Paris : 1 étage à monter plusieurs fois par jour pour suivre ta progression ! Plus que 4' à gratter pour doubler ton copain, appuie plus fort !!! biz »

Je dois aussi féliciter les automobilistes immatriculés 22 (du département les Côtes de la Mort) et 35 (du département Débile et Vilain) pour leur imprudence et leur grand mépris des cyclistes. Ils roulent à tombeaux ouverts sur les petites routes, frôlent les vélos et lorsque vraiment ils n’ont pas la place de dépasser, freinent au dernier moment pour se coller dans la roue arrière des cyclistes.  Je fais mienne cette citation : « Derrière un volant, le quotient intellectuel est soudainement divisé par trois. »

Les fourmis attaquent

L’étape 12 de 88.5 km va de Fougères à Villaines-la-Juhel (km 1000.5) Le dénivelé positif est de 922 m.

Me voici maintenant dans la troisième nuit. Les sensations sont bonnes et à part des irritations désagréables au niveau du cuissard, aucune douleur particulière ne m’inquiète. Je suis toujours dans mes temps, bien conscient cependant que je suis dans la dernière ligne droite et qu’il n’y a pas de place pour une quelconque défaillance – sinon adieu chrono !

Il vaut également mieux rester concentré et éveillé car le trafic routier sur une bonne partie de cette étape est intense. De gros camions me doublent en permanence ; le déplacement d’air est violent et si je ne veux pas connaître le sort du hérisson, il faut que je me focalise sur la bonne trajectoire, celle qui est le plus proche de la ligne blanche à droite de la chaussée. La colère de devoir partager la route est réactivée à chaque passage de « gros culs » - excitation permanente donc – et me permet de rester bien éveillé.

Je constate que le vibromassage, auquel nous sommes soumis en permanence du fait du mauvais état des chaussées, engourdi de façon de plus en plus importante mes mains. Je change de positions, remue les doigts mais rien n’y fait, les doigts restent gourds, les fourmis tiennent la place.

Dix fois, vingt fois le même scénario se reproduit ; les panneaux ne sont pas si nombreux et j’hésite parfois sur la route avec l’inquiétude qui s’installe. Je ralenti, prête une grande attention à toutes les intersections, m’arrête même parfois pour attendre un autre cycliste. Qui souvent, me voyant incertain d’être sur la bonne route, se met à douter à son tour…

Jeudi 23 août 2007

A l’étape précédente j’ai encore oublié de prendre le détail du parcours, il vaudrait donc mieux ne pas se perdre.  

Enfin j’arrive à Villaines-la-Juhel où je pointe à 2h38.

Gervaise est là, un peu inquiète ? Je fanfaronne, la rassure, lui demande si ce n’est pas trop dur aussi pour elle. La vie de femme de cycliste au long court possède à n’en pas douter des points communs avec celle des vrais loups de mer. Mais pour nous pas de phares pour nous indiquer le cap, juste de petites flèches sur les bas cotés ; et pourtant le risque de naufrage - et même de noyade eu égard au temps – existe.

Voyage au bout de la nuit

L’étape 13 de 81.5 km va de Villaines-la-Juhel à Mortagne-au-Perche (km 1082,5). Le dénivelé positif est de 858 m.

Message reçu à Villaines-la-Juhel de Sylvie et Patrice « gilles alias 607 Bon courage pour cette 3ème nuit... bisous à demain »

Le PBP est une vie en raccourci, en condensé. Aux moments de joie et d’euphorie succéderont immanquablement le découragement et l’inquiétude et le bien être physique sera remplacé par la douleur. Les doutes se substitueront aux certitudes.

Je suis seul et il pleut. Je dois me résoudre à retirer mes lunettes. La pluie et surtout la condensation ne me permettent plus d’y voir suffisamment. La nuit est très noire et les petites routes maintenant désertes, plus âme qui vive. Il n’y a vraiment plus beaucoup d’autres cyclistes. Cette impression d’être déjà passé là il y a vingt minutes, une heures, une journée, dans une autre vie, je ne sais plus… est omniprésente. Les bords des routes ne sont plus matérialisés par des bandes blanches. Tout se mêle, la route, les bas cotés, le ciel. Une ambulance tout feux clignotants passent rapidement et rend l’atmosphère pesante. Voici deux autres vélos qui surgissent de la nuit. Je me place dans les roues et je m’accroche. Mais très vite je suis comme hypnotisé par leurs feux arrière. J’ai de grandes difficultés à apprécier les distances. Suis-je à cinquante centimètres, dix mètres, cent mètres ? Je ne sais plus ! Des images étranges commencent également à danser dans le halo des lumières. Le parcours est difficile, style montage russe. Je ne descends guère plus vite que je ne monte car j’ai de grandes difficultés à rester sur la route et trouver les flèches salvatrices.

Et puis dans un éclair de lucidité je réalise que mon éclairage avant a beaucoup faibli (il devait pourtant tenir les trois nuits selon les données constructeurs). Je m’arrête – que cela est agréable - et effectue un rapide changement de pile. Je constate immédiatement une grande différence d’éclairage. Je m’habituais progressivement à un rayon lumineux de plus en plus faible. Je réalise maintenant que j’aurais certainement dû procéder à cet échange avant, et que la fin de nuit va être longue. J’avale un « coup de fouet » et repars. Les kilomètres défilent et les heures s’écoulent.

J’évolue dans un décor fantasmagorique. Les arbres se transforment en silhouettes d’animaux, de guerriers des temps anciens armés de lances. Lorsque des voitures me dépassent, la lumière de leurs feux révèle des mondes merveilleux inconnus jusqu’alors. Je construis à volonté dans le faisceau étroit de lumière qui m’ouvre la route, des images holographiques de personnages extraordinaires.

Bien que pédalant toujours de bon cœur, je réalise le danger de me laisser aller à ces visions qui pourraient m’être fatales. Tel Ulysse je vais devoir résister aux chants des sirènes, même s’ils sont enchanteurs et semblent sans danger. Je bois, absorbe des « coups de fouet », discute seul ou avec d’autres cyclistes de passage - je pense des vrais ? - et chasse de mon esprit toute vision inopportune.

Le passage dans une forêt est difficile. L’obscurité est totale et les flèches me semblent de moins en moins nombreuses. Un bruit de cascade se fait entendre toute proche. Suis-je sur la bonne route ? Refrain lancinant. A une intersection je m’arrête et après quelques minutes un cycliste asiatique apparaît et s’arrête à son tour. Il ne parle pas anglais mais il comprend vite que je suis en plein doute d’itinéraire. Et il se met à douter immédiatement.

Et moi où vais-je, où vais-je
dans le temps disparu
dans la nuit je m'enfonce
j'attends une réponse
elle ne viendra plus
et moi où vais-je, où vais-je
dans l'étrange manège
où je tourne sans but 

Extrait de « Où vais-je ? » Guy Béart

A la lumière de sa frontale il scrute les bas-côtés et oh miracle il découvre une flèche qui m’avait échappé (c’est donc un cycliste indien).

Et c’est au petit matin que je rejoins Mortagne-au-Perche et Pénélope. Je pointe, avec satisfaction, à 7h26. Il ne reste plus que 142.5 km. J’ai facilement perdu deux heures pendant la nuit précédente. Lorsque je reviendrai, ce sera avec un éclairage surpuissant, c’est très cher mais cela existe, et avec un GPS.

Au pointage mon regard croise celui d’un Coréen, nous nous sourions et d’un regard nous nous disons «Que c’est difficile, mais on tient le bon bout ! ». Et il me donne une petite tape amicale sur l’épaule. Dans ces moments-là les mots sont inutiles pour laisser passer les émotions.

Avec l’humidité et les frottements les douleurs au niveau de l’aine sont devenues insupportables. Cela fait même un peu peur à regarder. La peau est à deux doigts de se déchirer. Je décide de me changer entièrement et de d’enfiler deux cuissards, après une utilisation abondante de pommade anti-frottement. Le truc des « deux cuissards » m’a été donné lors du brevet du 600 km et je l’ai testé par la suite à l’entraînement, mais évidemment jamais dans ces conditions extrêmes. Ce truc va faire merveille et c’est presque (j’insiste sur le mot presque) dans un confort Epéda que je terminerai la ballade. Avant de repartir je m’accorde royalement dix minutes de sommeil dans ma voiture d’assistance. Mon temps de sommeil s’établit donc à deux heures dix minutes et il ne changera plus.

L’étape 14 de 74 km va de Mortagne-au-Perche à Dreux (km 1 156.5). Le dénivelé positif est de 561 m.

La première partie est très difficile, presque tout le dénivelé est situé dans les trente premiers kilomètres. Je râle évidemment contre les organisateurs d’établir un tel parcours avec de telles difficultés. Un anglais lui s’étonne du relief de l’épreuve qu’il ne pensait pas aussi montagneuse à l’ouest de la France. Ensuite c’est plus facile même si le vent, le revêtement des routes et la pluie sont toujours là pour freiner la progression. Mais la force est en moi maintenant et elle ne me quittera plus. Quel que soit l’épreuve et la distance je termine toujours bien, avec bien souvent l’impression coupable de ne pas m’être donné suffisamment, d’en avoir gardé sous la pédale. Et aujourd’hui c’est encore le cas ; aussi je « fonce ».

Il va maintenant falloir redescendre sur terre

L’étape 15 de 66 km va de Dreux à Saint-Quentin-en-Yvelines (km 1 225). Le dénivelé positif est de 511 m.

L’arrêt a été de courte durée car je garde maintenant en permanence un œil rivé sur le chrono. Je suis super bien mais rien n’est facile dans ce parcours et il faut batailler en permanence pour maintenir la vitesse au-dessus de 25 km/h. Plateau dégarni balayé par le vent, traversées de villages, feux de signalisations… sont autant d’occasions de perdre du temps.

Je roule maintenant avec un petit peloton et c’est moi qui emmène. Avec un ancien qui s’est joint à nous pour une quinzaine de kilomètres, qui ne participe pas à l’épreuve mais qui possède encore un sacré coup de pédale, nous devisons allégrement. Il me dit son admiration pour nous les « PBP’iste ». Peut-être que dans quelques kilomètres ce sera une charmante cycliste blonde qui en fera de même ?

Gambaiseul, Montfort l’Amaury, Jouars les derniers villages avant Saint-Quentin en Yvelines sont avalés. A l’entrée de la ville nouvelle, alors que l’on croit être arrivé, il reste encore une quinzaine de longs kilomètres. Heureusement j’arrive en début d’après midi et la circulation n’est pas un problème. Je suis toujours prudent et m’arrête même à quelques feux rouges. Gros progrès par rapport à 1991 où j’arrivais en début de matinée et, au plus fort de la circulation, grillais tous les feux rouges que l’on me présentait, tel un zombie pédalant.

Je suis toujours au top et récupère quelques cyclistes qui terminent péniblement. Je suis presque gêné d’être aussi en forme.

Après quelques dernières boucles dans la ville nouvelle, voici Guyancourt et le carrefour giratoire des saules, terme du voyage. Certains cyclistes réalisent un tour d’honneur – je le lirai dans la presse – mais moi je manque de fantaisie et me dépêche de franchir la ligne, sous le regard admiratif de Gervaise (« Ouf enfin terminé, on ne m’y reprendra plus ! »), et d’une foule nombreuse (au moins vingt spectateurs). Je gare mon vélo puis me dirige vers la table des contrôleurs à l’intérieur du Gymnase des Droits de l’Homme. Le coup de tampon sur ma carte de route – que l’on me confisque pour validation - marque la fin officielle de l’épreuve. Mon temps officieux est de 66h39. Intérieurement Gilles 1991 me félicite chaudement d’avoir battu si largement sa performance de 74h15, et ce malgré un temps aussi mauvais. Cette édition 2007 a en effet enregistré un record d’abandons : 1548. Soit trente pour cent de l'effectif, alors que le pourcentage était, précédemment, de dix et douze pour cent.

Om me remet une petite feuille sur laquelle est imprimée le texte suivant : « Bravo ! L’Audax Club Parisien vous félicite d’avoir mené à bien votre défi. Après contrôle et homologation votre carte de route vous sera retournée par voie postale. Attention : Conservez sur vous votre badge magnétique. Il vous sera demandé pour la sortie de votre machine de l’enceinte gardée du gymnase. Contre la remise du bob ci-joint, une boisson vous est offerte gratuitement sous le chapiteau restauration située sur le parking de sortie du gymnase des droits de l’homme… Au revoir, et en 2011. »

L’émotion est forte et un sentiment de plénitude m’envahit. Mais voila c’est terminé, il va maintenant falloir redescendre sur terre.

Paraphrasant une citation de Racine sur Richelieu ne pourrais-je pas déclarer à propos de PBP « Le Paris Brest Paris m’a fait trop de mal pour que j’en dise du bien. Il m’a fait trop de bien pour que j’en dise du mal. »

Sous le chapiteau, normal pour nous les artistes, ma femme me fait remarquer qu’un clochard s’est invité et se régale gratis au bon vouloir des PBP’istes. Je ne sais pas si je l’aurais remarqué ; je trouve qu’il ne dépare pas trop au milieu de nous tous ! Oui il est temps de rentrer et de prendre une bonne douche.

Vendredi 24 août 2007 et les jours suivants

Je me souviens de la nuit qui a suivi le PBP1991 comme la plus belle nuit (question sommeil) de ma vie. J’avais dormi quasiment sans interruption pendant plus de 24 heures. Malheureusement il n’en sera pas de même cette année. Le sommeil fut agité, je me levais trois fois pour compléter un repas déjà pantagruélique et diététique – à base de rillons, steak haché et Paris Brest. Et à 10 heures j’étais levé et en forme. J’avais sans doute trop bien dormi pendant ma nuit de 120 minutes.

Même si j’améliore ma performance de 1991, je suis persuadé avec une météo un peu plus clémente de pouvoir descendre sous les 60 heures. Gilles 2011 m’a déjà confirmé qu’il était prêt à relever le challenge. Quant à Gervaise…

Gilles Gaubert, 11 octobre 2007
gilles@gaubert.info

Le maillot officiel du PBP 2007.

Télécharger "Cycliste au long cours" (format PDF 460KB) 

Derniers contrôles avant d'entrer dans les sas du départ.

Gervaise et Gilles dans l'attente du départ.

Gervaise, Gilles et Pierre Guillée, reporter de l'AAS Fresnes.

Le peloton de 20h00 s'élance.

Plus quelques minutes avant le départ.

Pierre de dos et Gilles, au milieu des cyclistes et des spectateurs.

Le départ vient d'être donné ! Gilles nous salue.

Départ de 21 h : Tricycle néerlandais caréné.

Départ de 21 h : Vélos couchés.

Photo prise une vingtaine de minutes avant le départ de 22h00 : une masse impressionnante de cyclistes.

Photo prise une vingtaine de minutes avant le départ de 22h00 : une masse impressionnante de cyclistes.

Dans la première nuit : km 237, Bel Air

Dans la première nuit : km 240, Le Ribay

Dans la première nuit : km 240, Le Ribay. Les photographes de "Photo Maindru" immortalsie les concurrents à la lueur de puissants projecteurs et de flashs.

Km 222 : Contrôle de Villaines-la-Juhel.

Km 355: Dingé, sous la pluie.

Km 355: Dingé, sous la pluie.

Km 364.5 : Tinténiac, mardi 21 août 2007, sous la pluie et le vent.

Km 391 : Quédillac, sous la pluie.

Km 391 : Quédillac, sous la pluie.

Km 449,5 : Loudéac, mardi 21 août 2007, sous la pluie et le vent.

Km 449.5 : Arrivée à Loudéac, mardi 21 août 2007.

Km 449.5 : Départ de Loudéac, mardi 21 août 2007.

Km 525,5 : Arrivée à Carhaix-Plouger vers 20h40.

Km 697 : Au petit matin du mercrdedi 22 août à Carhaix-Plouger (de retour de Brest). Deux heures de profond sommeil.

Un des deux autocollants indiquant qu'il s'agit d'une voiture d'assistance.

Km 1156,5 : Dreux, Jeudi 23 août fin de matinée, le temps est maussade et le vent souffle fort.

Km 1225 : Jeudi 23 août, Saint-Quentin-en-Yvelines, terme du voyage.

Km 1225 : Jeudi 23 août, Saint-Quentin-en-Yvelines, terme du voyage.

Ma montre IronMan porte bonheur.

Le passage de la carte magnétique dans le lecteur marque la fin officielle du PBP.

La satisfaction d'avoir bouclé mon deuxième PBP est immense.

La satisfaction d'avoir bouclé mon deuxième PBP est immense.

Gymnase des Droits de l'Homme : Certains concurrents s'écroulent de fatigue.

"Sous le chapiteau, normal pour nous les artistes, ma femme me fait remarqué qu’un clochard s’est invité et se régale gratis au bon vouloir des PBP’istes. Je ne sais pas si je l’aurais remarqué ; je trouve qu’il ne dépare pas trop au milieu de nous tous ! Oui il est temps de rentrer et de prendre une bonne douche."

Photos prises avant et après.

Mon vélo avant les réglages du PBP effectués.

Mon vélo après le PBP 2007.

Jeudi 23 août 2007 : un repas "diététique" et énergétique.

Tout l'équipement utilisé sur ce PBP 2007 !

Le maillot officiel du PBP 2007.